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Palettes #01 : Fiona Braillon revient sur “Baden Baden” de R.Lang

Un jour ça m’a pris comme ça : il fallait que je fasse du cinéma. Je n’ai jamais réellement compris d’où ça venait ; et pourquoi cela arrivait si tardivement. Mais je me suis lancé. Et depuis ces débuts, j’ai eu cette chance de rencontrer une quantité énorme de gens passionnés et passionnants. Réalisateurs, Producteurs, Directeur de la Photographie, Ingénieurs du Son, Techniciens… dont les conseils et réflexions nourrissent mon quotidien. J’avais envie de mettre un peu d’eux, de leurs mots, dans ce blog. un peu comme un carnet de rencontres et une palette intérieure d’inspirations.

J’ai rencontré Fiona Braillon cet été, entre un avion et un train, dans un café du 19eme arrondissement de Paris. Nous avons mis 6 mois à construire ce premier épisode de « Palettes ». Parce que nous avions envie tous deux d’y mettre des mots justes. Pour ma part, j’étais ressorti plutôt sonné de la projection de « Baden Baden » de Rachel Lang sur lequel Fiona occupe le poste de directrice de la photographie. La réalisation y est quasiment sans fausse note. Le casting, emmené par Salomé Richard – euphorisante – y est très délicat. Mais ce qui m’a surtout touché était l’aspect visuel du film ; une image assez flamboyante tout en restant très nuancée. Une parenthèse bienvenue dans des images généralement trop lourdes et manquant de subtilité. Tout ceci a contribué à faire de « Baden Baden » mon véritable coup de coeur de 2016. Aussi inattendu que touchant, le film est sorti en DVD le mois dernier, et concourt dans plusieurs catégories pour les Césars 2017. S’il en faut plus pour se précipiter dessus…

Merci Fiona pour m’avoir confié tes réflexions passionnantes. Pour ta bienveillance et les sourires. Pour ta patience, aussi. 

Comment AVEZ-VOUS TRAVAILLÉ AVEC RACHEL LANG POUR CONSTRUIRE “BADEN BADEN” ?

Baden Baden est le fruit de ma troisième collaboration avec Rachel Lang. Ce film clôture une trilogie sur le thème du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Au cours de la réalisation de ces trois films Rachel a expérimenté différentes manières de mettre en scène et de « travailler » l’acteur.

Nous travaillons avec peu de références cinématographiques. En revanche, nous avons de nombreuses et riches discussions autour des personnages, de l’histoire et des sensations. De ces échanges ressortent des couleurs, des ambiances, des impressions et des textures. Les éléments récurrents et les points mis en exergue dessinent petit à petit le film et son image.

Rachel avait des idées précises sur le choix de thèmes tels que l’architecture, l’intimité d’Ana, la comédie, la société contemporaine, ou l’environnement comme un été caniculaire et le quartier HLM.

L’architecture, symbole du propos du film, est déclinée sous différentes formes : les travaux entrepris par Ana, la splendeur des bâtiments construits, le chantier de la piscine, les références à l’histoire de l’architecture (Bahaus, Le Corbusier). Elle exprime la nécessité d’un cadre, d’une structure pour évoluer. De ces notions est venue l’idée des tableaux qui rythment le film. Le personnage d’Ana apparaît tout petit dans ces immensités construites par des hommes, immensités qu’elle s’approprie ensuite dans un espace de création personnel.

L'omniprésence des lignes franches dans le film donne au film un aspect très graphique contrebalancé par des tons doux qui permet de conserver un certain naturalisme.

L’omniprésence des lignes franches dans le film donne au film un aspect très graphique contrebalancé par des tons doux qui permettent de conserver un certain naturalisme. / © Cheval Deux Trois – Tarantula

Des « non-choix » d’Anna, est venue la nécessité d’être proche d’elle, de la suivre, sans jugements dans ses besoins d’intimité. Nous avons décidé de la suivre de dos, à l’épaule pour être embarqués dans son errance.

L’espace clôt de la salle de bain est le cœur de la comédie. C’est un espace maîtrisé par Ana, en dehors de son quotidien ; un espace où la gravité de sa vie est désamorcée par la dérision. De ce tout petit espace dans lequel nous allions passer du temps, où beaucoup de choses allaient se jouer et où il fallait pouvoir regarder les corps bouger est née l’idée d’une petite scène de théâtre. Lazare Gousseau, l’élément burlesque du film, a permis que chaque scène de ce théâtre devienne un vrai moment d’émotion, de rires ou de larmes. Cette salle de bain a été construite pour le film dans une pièce plus grande afin d’avoir la maîtrise du décor et de l’espace.

Baden Baden est un film contemporain. Rachel voulait retranscrire le quotidien de consommation qui nous entoure et utiliser les mediums actuels. C’est pourquoi nous avons mis en avant des marques et des produits, Sixt, Bahaus, Kiri, Playmobil en utilisant une esthétique publicitaire ou en les mettant en avant dans le plan. Il y a une grande utilisation du smartphone et des tablettes. Ana permet à sa grand-mère de vivre avec son temps.

La saturation localisée dans les médiums permet de détacher et mettre en valeur certains éléments. À la manière d'un packshot publicitaire.

À la manière d’un packshot publicitaire, la saturation de certains médium est accentuée afin de les placer en confrontation avec les tons chauds et doux du film. Renforçant ainsi leur côté artificiel. / © Cheval Deux Trois – Tarantula

Le film se passe le temps d’un été caniculaire, chaud, clair, lourd qui autorise la mollesse. Nous avons cherché à retranscrire ces sensations de chaleurs, de vie à l’extérieur grâce à la lumière, la texture et le son. Rachel désirait un film avec des couleurs saturées et franches.

Pour concrétiser toutes ces lignes directrices, nous avons travaillé en collaboration avec le chef décorateur Jean François Sturm et la costumière Delphine Laloy. Le choix des décors et des costumes est fondamental puisqu’ils représentent de 50% de l’image. Les repérages ont précisé certaines idées et en ont engendré de nouvelles. Nous avons travaillé les couleurs de chaque pièce de l’appartement de la grand-mère. Il y a eu aussi des opportunités que Rachel a saisies, l’installation de la tapisserie représentant une forêt tropicale chez la mère de Boris par exemple. Petit à petit nous avons construit des éléments qui se mettent en résonance dans le film.

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La palette restreinte de couleurs permet d’aller directement à l’essentiel : l’appréciation des volumes et la découpe des personnages / © Cheval Deux Trois – Tarantula

Quelles caméras et optiques avez-vous utilisé sur le tournage ?

Je me suis équipée de zooms Angénieux (28-76 et 45-120) qui nous ont permis une grande flexibilité et que j’ai agrémentés de courtes focales Master Prime 16mm pour le théâtre de la salle de bain et 21mm pour les autres tableaux.

Nous avons choisi la RED Weapon. Nous l’avons utilisée en 5K car cette résolution correspondait parfaitement à la fenêtre du super 35. La filmographie de Rachel a suivi la progression des RED. Pour toi je ferais bataille a été tourné en RED One, Les Navets Blancs en Red MX, La bande annonce d’Angers 2012 en Red Epic et finalement Baden Baden en Red Epic Weapon. Rachel aime cette image lisse et seyante.

Sur le tournage de "Baden Baden" / © Cheval Deux Trois - Tarantula

Sur le tournage de “Baden Baden” / © Cheval Deux Trois – Tarantula

Compte tenu de la façon dont Rachel travaille la mise en scène, le numérique s’est imposé. Nous tournons les séquences entières dans différents axes. Si c’est possible, Rachel préfère toujours ne pas couper la caméra au sein d’une même séquence pour garder l’intégralité d’un moment sans le corrompre par la fraction. Le plus important, ce sont les personnages et leurs interactions. Cette grande quantité de rushs serait très onéreuse en pellicule.

Il y avait beaucoup de décors, beaucoup de séquences, et nous étions peu nombreux. Le film a été réalisé avec une petite équipe constituée d’un chef électro, Benoit Delfosse, un chef machiniste Alain Andrieux, un assistant électro/machino Clément Jund, et deux assistants caméra Stéphane Boissier et Jamil Gaspar. J’avais une base constituée de 4 têtes HMI, une base de tungstène et quelques kinoflo. Tous les intérieurs sont éclairés. Les extérieurs sont tournés avec le soleil modulé et, autant que possible, en fonction de son orientation. Le soleil nous a beaucoup fait défaut cet été là.

Le film est essentiellement tourné à l’épaule ou en plan fixe, peu de mouvement nécessitait de la machinerie.

Sur le tournage de "Baden Baden" / © Cheval Deux Trois - Tarantula

Sur le tournage de “Baden Baden” / © Cheval Deux Trois – Tarantula

Comment avez-vous traité les rushs sur le tournage et en post production ?

L’étalonneur, Loup Brenta, a joué le rôle de DIT. Cela nous permettait de voir les rushs tous les deux jours. Il me semble important de regarder les rushs au fur et à mesure du tournage, pour avoir du recul sur ce qui est en boîte et imaginer la suite.

Nous avons travaillé avec une LUT (« Look Up Table» permettant de visionner une image pré-étalonnée.) REC 709 sur le plateau. Je n’ai pas eu l’occasion de travailler une LUT de tournage particulière au film, même si je pense que ce nouvel outil est utile. Il est intéressant de créer une LUT de départ prenant en compte des partis-pris d’image, puis la faire évoluer au fur et à mesure du tournage pour arriver en salle d’étalonnage avec une idée assez précise de ce qu’est l’image.

Je dissocie clairement le temps du plateau de celui en post-production. A mon avis, la majeure partie du travail se fait sur le plateau par le choix des directions de lumières, les contrastes et les couleurs et si possible la texture pour n’avoir qu’un travail global de colorimétrie en post-production. C’est un travail qui se fait en collaboration avec le décorateur et le chef électro.

Pour moi, le plus difficile avec le numérique, c’est la texture. J’essaie de la travailler par l’utilisation d’optiques, de filtres, de fumée, de patine, en poussant le capteur.

/ © Cheval Deux Trois - Tarantula

Les brillances plus franches sur les protagonistes viennent directement contraster avec la vapeur du décor dans un plan où toutes les lignes mènent au baiser. / © Cheval Deux Trois – Tarantula

AS-TU DES PRÉFÉRENCES QUANT AUX SUPPORTS SUR LESQUELS TU TRAVAILLES ?

Je pense que chaque film a sa propre histoire et appelle ses propres outils. Nous avons la chance d’avoir une palette de technologies pour créer des images et chaque projet va les déterminer par son dispositif de mise en scène, ses intentions picturales et… ses finances. Il ne faut pas oublier que le cinéma est coûteux et nous devons faire sans cesse, non pas des compromis, mais des choix. La contrainte pousse à la créativité.

Je reconnais que j’ai un vrai plaisir à travailler la pellicule et je voudrais explorer davantage ce format dans de futurs projets. Il y a quelque chose d’organique qui me parle là où la rigidité du numérique est glaçante, ce sont des choses dites et redites mais que je persiste à ressentir chaque fois que je me trouve dans une salle de cinéma. J’ai cependant conscience que la pellicule ne peut pas être le bon choix pour tous les films. Certains dispositifs de mise en scène seraient trop coûteux à réaliser en pellicule ou trop contraints par ce format. Ce qu’offre le numérique de nos jours, j’imagine que beaucoup de réalisateurs l’ont désiré à une époque. Cet outil permet la naissance de nouvelles formes, ce qui est grisant. Il ne doit pas être considéré seulement comme un gain de temps qui est la denrée la plus rare, coûteuse et nécessaire du cinéma.

Dans le film, décors et costumes construisent toute une esthétique et un propos. Tantôt ils fondent le personnage dans la masse, tantôt ils permettent de le faire éclater. Comme ici où ils aident particulièrement à mettre en valeur les éléments chauds de l’image (peaux, sacs, fleurs) / © Cheval Deux Trois – Tarantula

COMMENT TE PLACES-TU EN TANT QUE DIRECTRICE DE LA PHOTOGRAPHIE ?

Je suis très attachée à la narration. J’aime imaginer la lumière en réponse aux intentions de la scène. Dans l’image, la narration se vit au cadre. Je n’ai pas cadré Baden Baden. Cela m’a permis de travailler la lumière comme je n’aurais pas pu le faire si j’avais dû tenir la caméra. Cela a permis une distance sur le travail du cadre et nous avons eu une très belle collaboration avec Romain Carcanade. Nous voulions une sensibilité masculine dans le travail de la mise en scène/cadre. Malgré ces avantages, j’ai eu le sentiment d’être éloignée des acteurs et de la narration. J’aime et j’ai besoin de comprendre physiquement ce qu’il se passe entre le filmeur et le filmé. C’est probablement une des raisons qui expliquent que je suis plus à l’aise avec la fiction et le documentaire qu’avec la publicité ou le vidéoclip.

C’est une histoire entre le réalisateur et son film, certains souhaiteront s’entouré de plusieurs sensibilités, celle du cadreur et du chef opérateur…, d’autres préfèreront moins d’interlocuteurs. Je me perçois comme un comédien que l’on dirige, chaque réalisateur avec lequel j’ai travaillé m’a emmenée quelque part sans que j’en ai complètement la maîtrise. Et c’est ce qui me plaît.

 

Sur le tournage de "Baden Baden" / © Cheval Deux Trois - Tarantula

Sur le tournage de “Baden Baden” / © Cheval Deux Trois – Tarantula

Fiona Braillon :

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