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Star Wars : Nouvelle trilogie, nouvelles textures d’image.

À moins que vous ne viviez dans un placard sous l’escalier, il ne vous aura pas échappé que Star Wars VII a finalement atteint nos écrans, 10 ans après la fin de l’Episode III. La stratégie marketing et virale de Disney, a achevé la transformation de cette icône de la pop-culture en une licence Hollywoodienne assumée. De quoi en dégoûter un grand nombre, exaspéré de retrouver BB-8 sur les paquets d’oranges à jus du Franprix du coin.

Cet Episode VII, du fait des sentiments (injustement) mitigés à propos de la Prélogie, subit d’entrée une pression qui interdit le faux-pas. Si l’univers de Star Wars regorge de nombreuses inventions et détails dus à des artistes et techniciens légendaires (Ralph McQuarrie, John Williams, Ben Burtt ou plus récemment Ryan Church), Le Réveil de la Force se devait non seulement de les restituer fidèlement, mais aussi de les réinventer. Or comment réinventer un monument de la pop-culture? On peut enrichir des univers en créant des planètes, de nouvelles espèces, de nouveaux vaisseaux. Mais comment renouveler une cinématographie construite sur 40 ans dont les images habitent profondément les esprits ? 

Chaque épisode de Star Wars a toujours bénéficié d’une myriade d’artistes cherchant à donner une identité à chaque épisode. Les Making-of sont là pour attester des milliers d’heures accordées à des détails n’apparaissant que quelques secondes à l’écran. Sur ce point l’Episode VII reste timide ; il ne présente pas d’autre innovation que des relookings logiques de figures déjà connues (Stormtroopers, TIE Fighters, X Wings, bases rebelles et impériales, cantina…). Sur l’identité plastique de ce nouvel opus, le changement est,en revanche et contrairement à ce qui a été largement répété, beaucoup plus mûr, cohérent et au final pas si proche du travail de George Lucas.

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Lorsque l’on se penche sur la plastique de la saga Star Wars, il faut noter plusieurs choses. La trilogie originale est tournée en pellicule 35mm. Ce qui lui donne un air un peu plus brut et usé que la prélogie, tournée aux deux-tiers en numérique HDCAM. Et même si ce choix est décrié, le numérique apporte aux épisodes II et III une certaine brillance et artificialité qui répond étrangement à l’histoire.

La prélogie retrace l’âge d’or de la République et sa chute brutale (puisqu’après 1000 ans d’existence, celle-ci s’effondre en l’espace de 30 ans.). L’apparente richesse et stabilité de la République, illustrée par des palais toujours plus luxueux, riches, et foisonnant, masquent les dissensions secrètes et silencieuses qui précipiteront sa chute. Les Jedi et Sénateurs ne jouissent que d’un prestige de façade qui se révèle inutile quand il s’agit de protéger la démocratie dont ils sont les garants. Pire, qui leur masque l’étendue du désastre. Le numérique accentue par sa brillance l’aspect artificiel des ors de la République et conséquemment la vanité des principes embrassés par les protagonistes. La mise en scène de George Lucas, très figée et maîtrisée colle parfaitement à ce qu’est la prélogie : une tragédie antique, mêlant, à la manière des récits greco-romains, la chute inéluctable de protagonistes archétypaux à celle d’un système démocratique.

La trilogie originale, elle, possède une mise en scène beaucoup plus confidentielle. Ce choix s’explique tout d’abord par le contexte historique de la création de Star Wars (La Guerre du Vietnam) ; et illustre du coup assez justement les thèmes qui en découlent. À savoir la quête de repères moraux, que la génération précédente (et notamment le père) n’est plus en mesure de fournir. Il est donc parfaitement logique que l’on s’attarde plus sur les dilemmes et relations personnelles des protagonistes, ainsi que de dédramatiser leurs relations et statuts narratifs à l’aide de répliques inattendues. (« Je t’aime. » – «  Je sais »).

En réalité la prélogie et la trilogie reposent sur des schémas inverses. Dans la prélogie les liens intimes sont détruits au profit des idéaux. Dans la trilogie les relations se tissent au-delà des idéaux. Or, avec le recul, quoi de mieux que cet aspect lisse et artificiel produit par le HDCAM pour illustrer cette suprématie (naïve?) des idéaux ? Et quoi de mieux que la chaleur brute de la pellicule pour mettre en image le renouveau de l’amour et l’amitié sur les ruines usées de deux systèmes politiques ?

Evidemment, il serait naïf de penser que le choix du support s’est opéré en toute connaissance de cause par les équipes de l’époque. Mais au moment de construire l’Episode VII, cette cohérence heureuse pouvait difficilement être ignorée. D’une part parce que le film doit s’inscrire dans une continuité vis à vis des autres films, mais doit aussi s’en affranchir pour donner une identité plastique propre à cette nouvelle série de films, à la manière des deux précédentes trilogies.

 

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En cela, les choix de JJ Abrams n’ont rien d’un hasard. Le 65mm est une citation évidente des pellicules de la trilogie originale. Mais c’est un type de pellicule qui a rendu un peu plus doux, flatte les grands espaces et procure une douce luminosité aux peaux. Les bénéfices de son équivalent photographique – le moyen format – est d’ailleurs toujours la référence en matière de photographie de portraits. Et comme un rappel évident du travail sur la texture des images qu’a entamé Abrams, c’est ce dernier qui a été retenu pour les photographies officielles de l’Episode VII.

Les thèmes que laissent entrevoir l’Episode VII empêchent toute justification opportuniste de ces choix plastiques. Il ne s’agit pas seulement que de jouer sur une note rétro, de citer la vieille trilogie, de satisfaire les geeks nostalgiques en montrant une caméra mécanique. L’Aprèlogie semble aborder à son tour des thèmes qui lui sont propres. Cette omniprésence mystique qu’est la Force est largement évoquée dans ce nouvel opus. La transcendance y a la part belle. Il est intéressant (et déroutant) de noter que dans le Réveil de la Force, l’univers n’appartient de manière claire ni à la Résistance, bras combattant de la nouvelle République, ni au Premier Ordre, reliquat de l’Empire. Car l’important ne tient plus dans l’affrontement de systèmes politiques ou d’idéaux, incarnés ici par deux groupes armés dont on ignore l’ampleur réelle. L’essentiel des enjeux tient dans la lutte manichéenne du bien contre le mal comme force transcendantale. Après tout Finn, un stormtrooper ne prend-il pas miraculeusement conscience des « bonnes choses à faire », alors qu’il a été conditionné de la même manière que des milliers de ses congénères pourtant eux bien dociles?

Il était donc important de souligner cette aura mystique tout au long de la plastique du film. Et c’est ainsi que JJ Abrams utilise des focales très larges tout le long du film, donnant ainsi une sensation d’espace qui contraste nettement avec l’aspect claustrophobique du vide sidéral dans la trilogie originale. Tous ces plans larges sont la citation d’un ailleurs, plus temporels et spirituels que spatiaux. Les cadrages et les visages sont résolument tournés vers le ciel, comme un appel incessant de la Force à l’attention des personnages. La douce luminosité procurée par le 65mm finit d’achever l’aspect quasi divin du réveil de cette énergie enfouie depuis des années.

L’Episode VII est donc loin d’être dans une continuité stricte de la trilogie originale comme beaucoup peuvent le dire. Ses thèmes sont différents, à la manière de la prélogie. La mise en scène de JJ Abrams, plus audacieuse (et parfois trop*) offre une nouvelle bouffée d’air à la saga. Enfin le travail plastique offre à cette nouvelle trilogie, une signature unique qui pourrait installer une nouvelle référence dans la création des films à haut budget. Problème : elle s’inscrit en contradiction avec les problématiques de vente et diffusion des blockbusters actuels.

Car pour avoir vu l’Episode VII dans l’essentiel de ses versions différentes (VF, VOST, 2D, 3D, Imax, Atmos…), force est de constater que ce travail plastique est totalement ruiné par certains types de diffusion. La 3D détruit totalement la granularité de l’image, sans compter la perte de luminosité et de saturation qu’elle implique lors de port de lunettes actives. Le Réveil de la Force se transforme donc en un quelconque film de science fiction au scénario faiblard et aux leviers scénaristiques tellement évidents qu’ils en sont ennuyeux. Le bénéfice apporté par la 3D est en outre tellement minime qu’il en est même contre-productif face au divertissement qu’apporte l’Episode VII en version 2D.

L’insistance des majors à sortir des versions 3D à but purement économique va à l’encontre de l’identité des films. Il serait idiot pour Disney de penser que l’accumulation des versions ne pourrait que servir la mythologie qu’ils viennent d’acquérir. Car dans le cas de Star Wars c’est bel et bien la plastique (visuelle et sonore) des films qui ont forgé leur succès (et leur désaveu). L’appréciation d’un film ne vient jamais entièrement des thèmes qu’il aborde et de la qualité de jeu des acteurs, mais aussi – et dans mon cas surtout – de l’ambiance qu’il dégage par des détails insaisissables, créés par d’innombrables artistes désormais légendes.

 

 

(*On en parle de ce plan de fin?)

Comments

  • reply
    David Mazet
    4 janvier 2016

    Ben, le plan de fin, il est moche !
    (C’est, en fait, le même plan de fin que dans The Island de Michael Bay… a-t-on besoin d’en dire plus ?)

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