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Face au terrorisme, apprivoiser l’image violente.

À lire avant de continuer : en cohérence avec le sujet de l’article, celui-ci présente des images qui peuvent choquer certaines personnes. Il s’agit d’images issues de photo-reportages récompensés et présentent les thèmes suivants : noyade, famine, lynchage public, bombardement, cadavres et nudité infantile. Une violence à découvrir donc avec précaution et dans une optique critique de nos modes de réceptions des images.

L’horreur est revenue, entraînant avec elle des réactions qui tiennent parfois du rituel. Des hashtags #Prayfor aux Portes ouvertes, en passant par le dessin symbole, tout laisse penser que notre société redécouvrant le terrorisme a en quelques mois déjà adoptés des réflexes naturels face à l’horreur. Pourtant la violence perçue de l’évènement reste intacte. Traumatisante au possible, laissant peu de place à l’habitude, y compris celle que l’on entretient désormais face aux images. Lynchage de Darius, Noyade d’Alan Kurdi, Assassinats de Charlie Hebdo, Boucheries de Paris, Carnage de Bagdad, Massacre de Nice… Aucun de ces exemples ne peut prétendre à un même traitement de l’image en France et révélent la pataugeoire dans laquelle nous évoluons quant il s’agit de montrer la violence. Pour cause, elle fait appel à de nombreux registres culturels et émotionnels qui sont infiniment plus complexes que ce que l’on peut penser et pour lesquels nous ne sommes que peu préparés.

Une violence culturellement absente de notre quotidien

Depuis la Renaissance, sous l’impulsion des classes dirigeantes de l’époque et au nom de la « séance », la violence a déserté progressivement notre espace visible, et donc pictural. Trop souvent associé à l’animal, au pulsionnel et incompatible avec l’homme moderne, toute violence a été étouffée ou délocalisée. C’est ainsi que les abattoirs ont été déportés à l’extérieur des villes afin d’éviter de répugnants dépeçages dans les arrières-cours des échoppes¹. Cette réalité violente, on la redécouvre candidement aujourd’hui dans les vidéos de l’association d’éthique animale L214. Mais la violence de ces images ne tient pas plus dans celle, factuelle, d’êtres vivants dont on ôte la vie que dans un brusque retour à la réalité face notre capacité naturelle et culturelle à éluder cette violence de notre quotidien. Car avec les siècles, celle-ci est devenue de plus en plus difficile à digérer. Pour cause, elle a déserté notre espace optique quotidien. Les villes sont devenus des espaces aseptisés, renvoyant l’horreur au monde de la nuit ou au monde rural, par une violence anecdotique ou cachée, sublimée par nos instruments culturels qui remplissent ici pleinement un rôle cathartique.

Mais à la violence scénarisée, esthétisée telle que l’on peut la retrouver dans nos séries, films, photos, jeux vidéos, se heurte celle, réelle, du quotidien qui demeure aujourd’hui profondément anti-sociale. La honte systématique et anormale des victimes de viols ou de violences conjugales dont on met régulièrement la sincérité en doute par une sorte de réflexe pavlovien en est un marqueur flagrant. Ce scepticisme témoigne plus de notre difficulté culturelle à accepter la réalité de la violence que d’un véritable manque de compassion. L’évasion de Natascha Kampusch², enlevée à 10 ans et séquestrée pendant 8 ans avait illustré cette incapacité générale à admettre la violence inouïe de l’expérience de la jeune femme. Bon nombre l’avait alors taxée de mythomanie alignant jusqu’à récemment des rumeurs à chaque fois invalidé par les enquêtes.

C’est que de fait, la violence du quotidien ne nous est devenu accessible uniquement par le biais d’une information de l’image sélectionnée, triée, ré-écrite. Les rédactions agissent comme des prismes sur ce qui est supportable ou non. Elles créent des icônes reprises massivement et les commentent dans des tonalités défiant le réel. La violence nous est bien plus souvent narrée, qu’elle ne nous est montrée. Elle est mise-en-scène, hierarchisée et préparée. Cela permet ainsi de caractériser la violence, de lui coller l’étiquette de faits divers pour le meurtre d’une joggeuse, ou de politique extérieure pour la mort d’un soldat en mission. Et de fait…rarement mis en image.

Nou nous sommes habitués à ce que le choix du supportable soit fait pour nous. Les lois du 15 juin 2000 et 5 mars 2007 interdisent désormais de montrer des personnes, blessées, humiliées ou portant atteinte à l’intégrité des individus. Mais comment différencier le degré de violence d’une photo de Kevin Carter ou de Robert Capa, de la photo du petit Alan Kurdi gisant sans vie sur la plage ? Comment tolérer les photos de putschistes turcs battus en pleine rues et refuser les photos des cadavres de Nice ?

4 photos pour apprivoiser les images violentes

“La fillette et le vautour” Kevin Carter, Prix Pulitzer 1994 – “Petite fille au Napalm” Nick Ut, Prix Pulitzer 1973 – Lynchage de militaires Putschistes sur le pont du Bosphore, Gokhan Tan 2016 – Le corps d’Aylan Kurdi retrouvé sur la plage, Nilüfer Demir 2015

utiliser et percevoir l’image violente

Il y a évidemment un choix idéologique qui appartient à chaque rédaction, pris en fonction de différents facteurs, moraux, éthiques, marketing, économique… Des enjeux qui ont par exemple accompagnés la publication de la photo d’Alan Kurdi que le Monde avait publiée, alors que Le Huffington Post non. Mais aussi un choix politique énorme qui passe du simple recadrage du cliché aux registres médiatiques convoqués.

En 1793, lors de la Terreur, l’affrontement entre les Thermidoriens et les Montagnards (que l’on appelait déjà “les anciens terroristes”) achève d’entériner une image violente à deux vitesse. Celle pulsionnelle et non-intellectualisée des insurrections. Et la violence de droit, celle de l’Etat, seul à avoir la légitimité pour faire usage de violence, par des forces armées ou par la guillotine. Une dualité que l’on retrouvera lors de la commune de Paris en 1871, dans les affrontements de mai 1968. … Ou bien tout récemment dans les manifestations contre la Loi Travail qui opposait violemment “Casseurs” et Force de l’Ordre.

En réalité ne pas montrer la violence, c’est empêcher la compréhension de son usage comme acte politique contestataire et invalider de facto son fondement. Lorsque celle-ci survient brutalement, le rejet est inévitable et permet d’user d’une violence institutionnalisée, mieux acceptée. Erdogan l’a bien compris lors de la tentative du coup d’état militaire en Turquie de ces derniers jours, pour enjoindre la population à se dresser contre les militaires, et effectuer ce qui semble être une épuration, alors qu’aujourd’hui encore leur appartenance idéologique et leurs motivations restent incertaines.³ En France, l’irruption de la violence terroriste, a permis l’instauration de l’état d’urgence et des perquisitions administratives dont le caractère ultra-violent a été maintes et maintes fois dénoncé et montrés. Mais encore une fois, cette violence relève de la violence de droit, de défense, qui se place en écho avec notre sentiment de rejet d’une image dont on ne maîtrise pas les codes et donc le fond.

C’est ainsi que s’ouvre une brèche certaine à toutes les mouvances conspirationnistes. Notre absence d’éducation à l’image violente rend cette dernière douteuse, difficile à ingérer. Et comme la violence picturale appartient désormais au domaine de la fiction, c’est un mécanisme naturel et sécurisant de le renvoyer à un registre dont on en maîtrise les codes. Il est facile sur chaque image d’en questionner sa réalité quand on baigne dans un environnement d’images scénarisées. Ce fut par exemple le cas pour les clichés de Nick Ut et Nilufer Demir, qui recadrés par certaines rédactions soulevèrent des questionnements complotistes. Ce fut surtout le cas pour ce célèbre cliché de Robert Capa (en tête d’article) dont l’oeuvre entière semble être aujourd’hui mise en question.

Ce genre de réaction ne tient pas lieu de la bêtise, ni même d’un manque d’esprit critique ; il s’agit d’un mécanisme de défense. Pour ne pas affronter le sujet violent de l’image, le spectateur en questionne sa création ou sa présentation à l’aide de sa maîtrise personnelle du discours imagé. Mais cette maîtrise ne permet pas d’envisager l’image violente, culturellement absente de ses registres et qui l’extirpe de sa zone de confort. Questionner l’action du photographe, critiquer son “inaction” face à l’horreur, permet de détourner le regard du fond de l’image, de sa violence. Permet de refouler sa culpabilité d’impuissance sur le premier spectateur de l’action, le photographe lui-même. Kevin Carter, Nick Ut et Nilüfer Demir, accusés de sensationnalisme malsain, en ont tous fait les frais. Pourtant dans les trois cas, le déroulé des faits a montré l’engagement manifeste des photographes sur le terrain. L’enfant soudanais – en réalité un garçon – attendait une distribution alimentaire de Médecin du Monde en la compagnie de Kevin Cartner ; et mourut 14 ans plus tard, non de malnutrition mais du paludisme. Quant à Kim Phuc, la fillette au napalm ; elle a été récupérée par Nick Ut, fut soignée, et est aujourd’hui ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco.

Cette méconnaissance de l’image violente nous invite à y appliquer des règles issues de nos autres registres d’images. Or nous avons pris goût à décortiquer nos images. En scrutant les moindres pixels de séries comme Game Of Thrones, ou des clichés Instagram du tournage de Star Wars VIII, nous savons que nos images quotidiennes sont savamment étudiées, cadrées, sélectionnées, et ont beaucoup à dire. Lorsque survient l’image violente, une des manières de se l’approprier est de la décortiquer à outrance. Au risque de sombrer dans la théorie du complot et de la fictionnaliser.

Des rebelles syriens se moquent des executions publiques de Daesh - Apprivoiser les images violentes

l’image violente est l’arme primaire du terrorisme

Dans sa communication, Daesh et sa communication via Amaq et Dabiq, usent d’une mise en scène très marquée. Le caractère “hollywoodien” des images y est souvent noté par les médias occidentaux. Bien plus qu’un artifice visant à enrôler les joueurs de Call Of Duty, c’est surtout une rhétorique particulière qui se tient là. La mise en scène des vidéos de Daesh permet d’éviter au spectateur de se perdre dans ce décorticage critique d’un type d’images qui lui est inconnu. Cette “familiarité” avec ce qu’il a déjà vu au travers de films, de jeux ou de séries, permet surtout de laisser une place accrue à l’écoute du discours. Le caractère assumé – voire surassumé – de cette mise en scène permet de dé-réaliser cette violence et d’en éviter la réaction de rejet. Place nette est faite pour une totale réception d’un discours idéologique.

Mais surtout, l’occultation culturelle de nos images violentes, et son pendant inverse chez Daesh, peut facilement marquer un échec de nos sociétés à contenir la violence. En sublimant cette dernière, Daesh tend à montrer qu’elle a l’exclusivité de sa maîtrise. Maîtriser cette image violente, c’est maîtriser la violence. C’est garantir de ne plus être choquée par elle, et par extension faire preuve d’une force incommensurable que les vieilles sociétés molles et décadentes ne sont plus en mesure de garantir dans un monde qui s’écroule.

La nuit du 14 au 15 juillet a été la marque de cet échec occidental face à la violence de ses images. Contre toute recommandation gouvernementale, les télévisions publiques diffusaient des images sans filtres du camion renversant les passants. On a tendance à penser que la violence réside dans le sujet de ces images. Mais ce n’est pas tant le contenu qui a conféré à ces images leur violence aujourd’hui dénoncée (et quasi instantanément masquée). C’est d’abord la temporalité dans laquelle elles interviennent : nous nous sommes heurtés à des images brutes, quasiment en direct. Comme un écho de l’attentat qui venait de survenir, alimentant la crainte de l’émergence de l’attentat de masse visible en direct. (Surenchère des assassinats de Magnanville, diffusés en direct sur Facebook).

C’est ensuite et surtout, cette situation irréaliste où la télévision a failli à instaurer le prisme dont elle est garante. Habituellement bouclier contre la violence, elle a craquée sous l’onde de choc du camion fou, et aux impératifs liés à la profession. Journalistes perdus récoltant des interviews indécentes de victimes hébétées, diffusions d’images brutes sans conscience de la temporalité. Nos garde-fous habituels ont été démolis par un seul homme, fanatique, favorisant la réception d’une violence non expurgée, stupéfiante et hypnotisante, forcément choquante pour le spectateur. Cette débâcle journalistique fut sans doute aussi violente que l’attentat en elle-même. Car l’on aurait pu croire les organismes de presse mieux préparés que nous à l’horreur, à sa soudaineté qu’ils ont déjà eu à traiter, à la maîtrise des images dont ils sont les professionnels. Mais on se rend compte qu’ils sont tout aussi sensibles à la loi de proximité, à la soudaineté de l’horreur, paralysés par des images qui sortent de leurs registres habituels. Au point même de laisser la twittosphère, plutôt connue pour ses dérives, dénoncer ce manquement au devoir de réserve. Actant de fait la capacité du terrorisme à ne pas “seulement” ôter des vies, mais bel et bien à envoyer valser par ricochets nos institutions en place depuis des années.

James Nachtwey - image violence

ReapprIvoiser l’image violente

La réaction militaire aux actes terroristes qui ont touchés le sol français ne permettra pas de priver Daesh, ni les autres groupes terroristes de leur arme principale : la maîtrise exclusive de l’image violente, qui constitue désormais à la fois mode d’action et de recrutement. Freiner le terrorisme passe donc par notre capacité à réapprendre à regarder la violence, à être confronté à l’insoutenable et à s’en procurer des grilles de lecture. Cela doit-il se solder par la diffusion de vidéos morbides sur les chaînes de télévisions, à la parution de cadavres en gros plans dans nos quotidiens? Bien évidemment non. La sortie de route des télévisions ne doit jamais se reproduire. Et le journaliste de Télérama Olivier Tesquet a eu raison de dénoncer l’irresponsabilité de Wikileaks face à la diffusion d’images sans filtres. Car il convient que nous autres, créateurs d’images, journalistes, dans l’effort commun, puissions proposer avec recul ces images violentes, et que nous autres spectateurs, puissions les envisager avec discernement et non placardé brutalement sur nos yeux ou au travers de l’interstice d’une porte.

Une des meilleures manières de lutter contre le choc de ces images est d’accepter leur nature : une image face à laquelle par définition nous ne pouvons être préparée. Mais nous pouvons les mettre en perspective d’autres images, qu’ils convient aux professionnels de montrer dans un timing et une analyse à repenser. Nous pouvons apprendre à prendre de la distance. Dans cette optique là, Internet a aussi évidemment un rôle déterminant à jouer. L’autorégulation dont les réseaux sociaux ont fait preuve il y a quelques jours montre la maturité d’un média qui joue de facto un rôle déterminant dans la diffusion des images au XXI° siècle. Il faut enfin assumer l’immense potentiel pédagogique de Facebook, Twitter, Reddit et consort, et arrêter de les envisager comme une vaste foire. Chacun de nous peut se retrouver tour à tour, lecteur, spectateur, blogueur, photographe, informé et informateur. L’information n’est plus unidirectionnelle mais pluri-directionnelle. Plus tôt nous engagerons ce travail pédagogique face aux images violentes et choquantes, plus tôt nous saurons chacun nous placer comme pédagogue face aux images violentes que l’on diffuse.

Le reporter James Nachtwey (ci-dessus) postulait que chaque photographe de guerre était en réalité un photographe anti-guerre. Oser montrer la violence dans ce qu’elle a d’irregardable, proposer les outils pour l’encaisser, c’est un acte militant. On ne peut lutter contre ce que l’on ne saurait montrer, car on ne peut lutter contre ce qui n’a pas de réalité tangible. Il est temps que nous prenons nos appareils, nous armions de courage contre l’auto-censure, et avec le peu que nous avons déjà, commençons à décortiquer ce que l’image face à l’humain peut avoir de violent. Alors l’horreur aura déjà reculé d’un petit pas.

 

 

 

¹ Lire à ce sujet “La Civilisation des Moeurs” de Norbert Elias, 1939

² Lire à ce sujet le récit autobiographique de Natasha Kampusch :  3096 jours (Editions Lattès)

³ Lire à ce sujet sur le site de l’AFP : “Rien ne sera comme Avant” des photographes Bülent Kilic et Ozan Kose photographiant les rues d’Istanbul lors du putsch.

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